Énergie et Matériaux : se réinventer

«Tous les acteurs de l’Énergie et des Matériaux doivent se réinventer»

Thomas Grand, Vice-Président Énergie et Matériaux de Dassault Systèmes

Le défi du secteur de l’Énergie et des Matériaux est immense. Il demande de repositionner les modèles d’affaires, de repenser les processus métiers, d’affronter de nouveaux risques. Avec Thomas Grand, Vice-Président Énergie et Matériaux de Dassault Systèmes, nous avons évoqué l’électrification, la dé-commoditisation, la réduction des temps de cycles, la numérisation de la collaboration pour fluidifier et sécuriser les processus cœur de métier.

 

Pouvez-vous présenter la division Énergie et Matériaux chez Dassault Systèmes ?

Thomas Grand, Vice-Président Énergie et Matériaux de Dassault Systèmes  – Énergie et Matériaux est l’une des 11 industries auxquelles Dassault Systèmes s’adresse. Elle sert cinq segments : la mine, les métaux et minéraux – dont les industries de process font partie –, le pétrole et le gaz, la chimie et la production électrique. Nos deux grands types de clients sont les EPC (Engineering Procurement Construction) qui conçoivent et construisent les usines, et les opérateurs qui les font tourner. Notre offre traite principalement l’optimisation du cycle de vie des grandes installations industrielles et des mégaprojets associés, ainsi que l’optimisation du cycle de vie des matériaux, formulations, catalyseurs.

 

Comment décririez-vous le secteur aujourd’hui ?

C’est surtout un secteur de “commodités”, et donc cyclique. Pour être profitable, il doit baisser son point mort opérationnel grâce à des prix de vente les plus bas possibles. Nos clients font face à des marchés dont certains sont en phase de rebond, comme l’industrie minière, et d’autres sont plus difficiles, comme le secteur électrique traditionnel. Par ailleurs, une part de ces clients vend sur des marchés réglementés, où les prix sont fixés par l’Etat.

 

Leur santé est d’une certaine manière dictée par des éléments extérieurs…

Oui. Une façon pour eux de tirer leur épingle du jeu est donc de se « dé-commoditiser », de vendre en se différenciant des autres. Ceux qui produisent des matières, des formulations, peuvent ainsi aller vers des offres de spécialités. L’autre manière, c’est de mettre à disposition ce que l’on vend de manière différente, via le service apporté au client final.

 

Quelles sont les grandes tendances actuelles du secteur de l’Énergie et des Matériaux ?

La première, c’est l’électrification. La mobilité en général, et le transport terrestre en particulier, en sont de bons exemples. Ce changement très important va pousser les acteurs de l’économie pétro-gazière, à se remettre en cause, selon deux approches possibles : se diversifier et produire de l’électricité, par exemple à partir du gaz naturel, ou devenir soi-même une société de service à l’électricité, en construisant ou opérant par exemple des fermes solaires ou éoliennes, voire en assurant la vente directe d’électricité ou des services de gestion d’énergie. Des investissements massifs sont réalisés dans le secteur de l’électricité par les plus grands de l’industrie pétrolière, à l’image de Total, Shell ou BP.

 

Avec cette électrification, les acteurs du secteur cherchent donc à garder un pied dans un secteur de la mobilité, très rentable pour eux ?

C’est exactement ça. Mais ils ont une autre question à se poser face à l’électrification : « que faire de tout mon pétrole ? ». La tendance chez tous les acteurs, c’est de ré-allouer une partie croissante de leur production à la pétrochimie de spécialité. Le but n’est plus seulement de vendre à des prix de commodité, mais aussi à des prix que l’on fixe, des produits à plus forte valeur ajoutée. Les modèles d’affaires sont transformés.

 

Pour faire face à ces bouleversements, les acteurs doivent se transformer vite et bien. L’approche en plateforme collaborative numérique vous paraît-elle indiquée ?

A l’image de notre plateforme 3DEXPERIENCE, c’est cette approche qui va permettre aux modèles d’affaires d’évoluer. En effet, servir autrement vos clients finaux, implique de faire travailler toutes vos équipes et partenaires différemment. La plateforme assure le rôle d’intermédiaire et permet à votre écosystème d’être plus agile et d’adapter votre offre à votre nouveau marché final. Ensuite, toujours dans une démarche de plateforme, en allant sur des marchés de spécialités, vous vous assurerez que le bon produit arrivera plus vite au bon client, au bon moment, de manière plus efficace.

 

Cela ne pose-t-il pas de nouveaux défis logistiques, plus en tout cas pour les produits de spécialités que pour les commodités ?

En passant aux produits de spécialités, la logistique devient le nerf de la guerre, car elle peut vite devenir le goulot d’étranglement de cette diversification. Mais un autre aspect est absolument critique : la gestion des risques. En effet, à partir du moment où je vends des services ou des produits de spécialités que je ne vendais pas avant, je m’expose à beaucoup plus de risques réglementaires, logistiques, techniques, technologiques ou de R&D.

La solution DELMIA Quitiq a justement pour fonction de planifier et optimiser les réseaux de valeur de production complexes, optimiser les opérations logistiques délicates et organiser le travail de personnels nombreux et éloignés les uns des autres. C’est la raison pour laquelle, au coeur du positionnement de la plateforme collaborative virtuelle, qui devient le système d’exploitation de l’entreprise, la première obligation, c’est de gérer les exigences légales et réglementaires imposées par mon client final.

 

On comprend que ces industries doivent se réinventer. Doivent-elles attirer des talents et des profils particuliers pour y parvenir ?

Le sujet était anecdotique il y a très peu de temps. C’est désormais un défi majeur. L’un des gros freins à la réinvention, c’est le poids culturel de l’entreprise, celui des savoir-faire. Or, l’une des principales problématiques de nos clients, c’est en effet l’attractivité.

How are you prepared for the future of work ? 

Comment attirer ces talents ?

En dépoussiérant les méthodes et organisations de travail, car cette industrie a un atout majeur : sa fonction est vitale à toute l’économie et a un réel sens. La mine, les métaux et minéraux, le pétrole, la chimie… tout commence par là ! Les disciplines vont continuer d’exister. C’est bien la façon de travailler qui doit être totalement transformée. Or, la plateforme collaborative numérique permet de réunir tous les aspects scientifiques et techniques d’une part, avec tous les aspects sociaux et collaboratifs d’autre part. Les nouvelles générations ne veulent plus du seul management en cascade, comme avant. Ils veulent pouvoir collaborer de manière plus efficace et simultanée.

 

Pouvez-vous donner des exemples de clients que vous aidez à décloisonner, grâce à la plateforme 3DEXPERIENCE ?

Bureau Veritas, qui existe depuis le XIXème siècle, a voulu se différencier de ses homologues, et conquérir de nouveaux marchés en offrant un service plus efficace, et novateur dans la façon dont il est rendu. Nous avons donc positionné la plateforme au coeur de son processus de vérification de conformité des équipements sous pression nucléaires, qui réunit par exemple des fabricants de ses équipements, des EPC qui les installent sur les chantiers, des opérateurs qui sont le client final, des autorités de sûreté, et bien sûr le bureau de contrôle : Bureau Veritas lui-même.

 

Tous ces intervenants sont donc connectés via la plateforme 3DEXPERIENCE, avec des niveaux d’habilitation adaptés ?

Exactement! Et chacun voit les informations dont il a besoin pour effectuer le processus complet. Chacun contribue à une partie du processus, au bon moment, en consommant ou en enrichissant une partie des données, qui sont uniquement sur la plateforme, évitant ainsi la duplication de données.

 

Tout cela favorise-t-il la traçabilité ?

En effet, chacun ayant un rôle bien précis au sein de la plateforme, identifié avec des droits, qui lui permet d’accéder à une partie des données et des applications, d’intervenir à un moment donné de ce processus métier. La plateforme 3DEXPERIENCE permet de s’assurer de la bonne exécution des tâches, de rejouer, de comprendre après-coup, qui a fait quoi, avec quels outils, à quel moment et avec quelles données.

Adopter une approche en plateforme collaborative numérique change toute la façon de travailler.

Avez-vous l’exemple d’un autre client qui en aurait fait une autre utilisation ?

Avec ExxonMobil, nous avons utilisé la plateforme 3DEXPERIENCE pour agréger et mettre en cohérence les données de très nombreux outils spécialisés, liés à l’exploitation d’équipements pétroliers. ExxonMobil a choisi de positionner la plateforme comme l’interface unique pour accéder à tous ces outils et à leurs données, en un seul et même endroit, pour pouvoir faire les rapprochements et les récolements, de manière intuitive, pour prendre les bonnes décisions. En fait, c’est un environnement d’analyse décisionnelle ouvert à plusieurs spécialistes, chacun dans sa spécialité, et où chacun peut avoir accès à un nombre contrôlé d’informations qui viennent d’autres disciplines, informations elles-mêmes connectées à des sources de données issues de la plateforme ou de l’extérieur. Très clairement ici, la plateforme 3DEXPERIENCE reconnecte des silos.

 

Vous parlez d’outils et de données très disparates, est-ce aussi le cas en matière de modélisation et de simulation ?

Concernant la modélisation, un des problèmes majeurs du secteur de l’Énergie et des Matériaux, c’est l’utilisation de nombreux outils, chacun utilisé par un corps de métier particulier. En avoir une vue unique est aujourd’hui très difficile, et encore plus ardu de savoir pour chacun de ces modèles, quelle est la bonne version à utiliser au bon moment. Dassault Systèmes s’est positionné avec la plateforme 3DEXPERIENCE comme la façon de fédérer les différentes sources de modélisation qui existent dans le secteur. Et c’est précisément là que la plateforme prend sa valeur, parce qu’elle vient consommer tous ces modèles qui viennent de différentes sources, elle vient les mettre en contrôle de configuration. Les temps de cycle et de modélisation sont réduits de manière drastique.

 

La simulation connaît-elle la même situation ?

Oui, c’est la même problématique. Les outils de simulation ont beau être très bons, ils peuvent tourner sur les mauvaises données, parce qu’elles n’ont pas été transmises à la bonne personne, au bon moment. Et donc là encore, notre plateforme vient assurer le suivi des simulations pour en assurer le contrôle de cohérence, les orchestrer, les automatiser, assurer la co-simulation et la gestion du cycle de vie de leurs données, de manière totalement auditable. C’est vraiment mettre un système d’exploitation sur le monde de la modélisation, sur celui de la simulation, et plus globalement sur les processus cœur de métier de nos clients.

 

La modélisation et la simulation nous mènent tout droit à une notion très présente dans l’approche de Dassault Systèmes : le jumeau numérique. Déjà, qu’est-ce que c’est ?

Nous aimons parler de « Jumeau 3DEXPERIENCE », qui va au-delà de la seule 3D. De manière générale, les mondes de l’IT (Information Technology), de l’OT (Operation Technology) et de l’ET (Engineering Technology) ne se parlent pas. Le jumeau 3DEXPERIENCE leur permet de fusionner, de l’utiliser pour formuler des requêtes et obtenir des réponses exploitables, issues de données de mondes qui ne se parlaient pas. Les données deviennent alors des informations.

 

Et avez-vous parmi vos clients des exemples de son utilisation ?

Nous avons par exemple fait un jumeau numérique pour McDermott, une société d’ingénierie et de construction mondiale basée aux Etats-Unis. La plateforme 3DEXPERIENCE met en visibilité de leurs clients finaux les différentes étapes d’ingénierie du projet, pour que ces derniers contribuent activement à son exécution en réalisant directement à la source les revues de validation. En s’appuyant par exemple sur de la 3D, plutôt que sur des histogrammes, l’entreprise cliente accède à des cartographies d’avancement très visuelles, intuitives, et surtout non-ambigües et fiables.

 

Vous avez aussi un important projet de jumeau numérique avec EDF…

Nous venons de signer un accord de partenariat de 20 ans avec EDF. L’objectif est bien de mettre en place le jumeau numérique autour des métiers de l’ingénierie nucléaire, aussi bien pour les projets neufs que pour le parc existant. Tant pour les nouveaux réacteurs, que pour ceux en exploitation ou ceux à démanteler, le jumeau numérique est un élément clé de la prise de décision éclairée et efficace. Là encore, le jumeau numérique vient agréger ou mettre sous contrôle des données pré-existantes, issues d’environnements et d’outils disparates, et les rend visibles à certaines personnes en fonction de leurs rôles et habilitations, pour garantir l’exécution d’un processus métier repensé.

 

Finalement, quelle question un industriel devrait-il se poser pour savoir si la plateforme collaborative numérique serait une bonne réponse à ses défis ?

« Mon entreprise réunit-elle une grande diversité de disciplines ou d’organisations, qui sont traversées par un même processus critique ? » Si c’est le cas, la plateforme a toute sa place pour devenir le système d’exploitation de ce processus critique, voire pour transformer le modèle d’affaires.

 

 

Frédéric Mélot

Journaliste, auteur et communicant depuis 20 ans, Frédéric Mélot est aussi un entrepreneur de la transformation numérique des médias et des entreprises depuis 1999. En 2017, il crée l’agence conseil Ch@pô, content factory BtoB.